Repartir sans recommencer à zéro

Ce que la littérature scientifique et les parcours de terrain nous apprennent sur les vraies raisons pour lesquelles un athlète s’effondre et sur ce qui, parfois, le fait tenir.

Il y a une scène qui revient dans quasiment toutes les carrières sportives, et qui ne fait jamais la une. Un joueur a sa place. Il la mérite, il l’a gagnée match après match sans relache. Et puis un jour, sans prévenir, un autre arrive au même poste. Le sélectionneur change de système. Le coach « veut essayer autre chose ». Le joueur reste sur le banc, une semaine, puis deux, puis toute une saison. Personne ne lui explique vraiment pourquoi. Il continue à s’entraîner, à donner le change, mais quelque chose s’effrite en silence : la confiance, le sentiment d’appartenir encore à l’équipe, parfois jusqu’à la certitude d’être encore le joueur qu’il pensait être.

C’est de ce moment-là qu’on veut parler ici. Pas de la blessure spectaculaire ni du contrat rompu, mais de cette érosion plus discrète celle qui touche un athlète à un moment ou un autre de sa carrière, et qui peut, selon la façon dont elle est traversée, soit le faire grandir, soit le faire décrocher..

Quand la place qu’on croyait acquise se dérobe

Une étude parue en 2025 dans PLOS One s’est penchée précisément sur cette expérience, en interrogeant seize footballeurs professionnels turcs, tous internationaux, ayant traversé une longue période d’exclusion du onze de départ. Les résultats montrent que les joueurs attribuent leur mise à l’écart d’abord à des choix tactiques ou aux préférences personnelles de l’entraîneur, bien plus qu’à une baisse réelle de leur niveau de jeu. Autrement dit : ils ne comprennent pas pourquoi, et cette incompréhension pèse plus lourd que la mise à l’écart elle-même.

Ce que décrivent ces joueurs est frappant de justesse. Le sentiment de ne plus faire partie de l’équipe, la perte progressive de confiance, la confusion identitaire d’un joueur qui ne se reconnaît plus dans son propre rôle. Certains racontent avoir continué à s’entraîner à fond, convaincus que la situation était temporaire jusqu’à ce que les semaines s’accumulent et que l’espoir se transforme en fatigue, puis en tension jusque dans leur vie de famille. Un des joueurs interrogés a même fini par consulter un psychologue du sport pour tenir le choc. L’étude observe aussi un effet boule de neige : moins l’athlète comprend sa mise à l’écart, plus il perd en engagement à l’entraînement, ce qui, à son tour, éloigne encore davantage la possibilité de revenir dans le groupe.

C’est exactement la mécanique que beaucoup de jeunes athlètes connaissent en réduction : la place perdue au profit d’un nouveau venu, le temps de jeu qui fond, la sélection qui n’arrive plus, et cette impression de recommencer, la saison suivante, dans un club plus modeste, avec le sentiment d’avoir tout à reprouver depuis le début.

Ce que dit la science sur pourquoi certains retombent

La psychologie du sport, à travers la théorie de l’attribution développée par Bernard Weiner, donne une clé de lecture intéressante. Face à un échec ou un revers, chacun se raconte une histoire sur sa cause : est-ce dû à moi ou à autre chose, est-ce que ça va durer ou passer, est-ce que j’ai un pouvoir dessus ou non. Un athlète qui interprète sa mise à l’écart comme une décision arbitraire, durable et hors de son contrôle est précisément celui qui court le plus grand risque de glisser vers ce que les chercheurs appellent l’impuissance apprise cet état où l’on cesse même d’essayer, parce qu’on a fini par croire que rien de ce qu’on fait n’a plus d’effet sur ce qui nous arrive.

C’est là que se joue une bonne partie de la casse. Pas dans l’événement lui-même la blessure, le remplaçant qui prend sa place, le club qui ne le reprend pas. Mais dans le sens que l’athlète lui donne, seul, souvent sans que personne ne prenne le temps de l’aider à le formuler autrement.

Le corps raconte une histoire parallèle. Les travaux sur le retour au jeu après blessure montrent que la confiance physique met généralement plus de temps à se reconstruire que les tissus eux-mêmes et que les athlètes ayant traversé la période d’arrêt la plus longue sont aussi ceux qui affichent les scores de confiance les plus bas au moment de revenir. Le corps peut être prêt bien avant que la tête ne le soit, et inversement : un joueur physiquement rétabli peut rester bloqué par la peur de se reblesser, ou par le doute d’être encore à la hauteur.

Ce qui distingue ceux qui reviennent

Il existe pourtant une littérature qui s’est penchée sur l’autre versant de l’histoire : celui des athlètes qui traversent l’adversité et en ressortent, non pas indemnes, mais plus construits. Dans une étude devenue une référence du domaine, David Fletcher et Mustafa Sarkar ont interrogé douze champions olympiques sur ce qui les avait fait tenir dans les moments où tout semblait s’effondrer contre-performances en série, blessures, changements d’entraîneur, pression médiatique. Ce qui ressort de leurs témoignages n’est pas l’absence de doute, mais un ensemble de ressources qui reviennent chez presque tous : une motivation ancrée bien au-delà du résultat immédiat, une confiance qu’ils avaient appris à reconstruire eux-mêmes plutôt qu’à attendre qu’elle revienne, un entourage social sur lequel s’appuyer sans honte, et une capacité à garder le focus sur ce qui dépendait encore d’eux, même quand tout le reste leur échappait.

C’est ce dernier point qui change tout dans la pratique. Un joueur mis sur le banc ne contrôle pas la décision du coach. Il contrôle en revanche son état à l’entraînement, la qualité de sa récupération, la manière dont il parle de lui-même dans sa tête pendant ces semaines-là. Recentrer l’effort sur ce périmètre-là, aussi frustrant soit-il, est précisément ce qui évite la spirale décrite plus haut, celle où la démotivation nourrit la baisse de niveau, qui nourrit à son tour l’éloignement.

Le parcours de Benjamin Mokulu : devoir reconstruire plusieurs fois

Le parcours de Benjamin Mokulu raconte particulièrement bien ces changements de trajectoire. Une carrière professionnelle, plusieurs championnats, des transferts, des environnements différents, puis une rupture du tendon d’Achille qui l’éloigne longuement des terrains. À une blessure importante s’ajoutent toutes les conséquences qui l’accompagnent : le groupe continue sans vous, le club évolue, un autre joueur peut prendre votre place et le corps qui semblait jusque-là fiable devient soudain quelque chose qu’il faut réapprendre à écouter.

Benjamin Mokulu a aussi traversé d’autres formes de rupture : changements de clubs, suspension, jugements extérieurs et épisodes de racisme. Son parcours rappelle surtout qu’un athlète peut devoir recommencer plusieurs fois au cours d’une seule carrière. Et chaque fois, le piège est le même : vouloir retrouver au plus vite la version de soi qui existait avant.

Quatre appuis pour ne pas se laisser définir par la mise à l’écart

1. Nommer ce qui se passe, sans le minimiser ni le dramatiser. Se dire « je suis mis de côté et je ne comprends pas pourquoi » est plus sain que de ruminer en silence ou de faire comme si de rien n’était. Nommer, c’est déjà commencer à reprendre un peu de prise sur la situation. A partir de là, on aide l’athlète à prendre ses responsabilités et maitriser ce qui dépend de lui ex: demander au coach ce qu’il peut améliorer et le perfectionner (pour ne laisser au coach aucune raison de le laisser sur le banc).

2. Séparer sa valeur de son temps de jeu. Le nombre de minutes sur le terrain n’est pas une mesure de ce que vaut un athlète. C’est une décision d’un instant, prise par quelqu’un d’autre, souvent pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le niveau réel du joueur.

3. Recentrer l’effort sur ce qui reste sous son contrôle. L’intensité à l’entraînement, la qualité du sommeil, la manière de se parler à soi-même : ce sont les seuls leviers qui ne dépendent de personne d’autre, et ce sont eux qui préparent le retour quand l’occasion se présente. Et faire de cette occasion la meilleure (même si ce n’est que quelques minutes de jeu, elles doivent être les meilleures et ainsi finir fier malgré tout de sa prestation)

4. Ne pas porter ça seul. Les athlètes qui traversent ces périodes sans s’effondrer sont presque toujours ceux qui ont pu en parler à un proche, un coéquipier, un préparateur mental avant que la frustration ne se transforme en isolement.

La vraie ligne de départ

Reprendre sa place, ou en trouver une nouvelle ailleurs, ne se joue pas au moment où l’occasion revient enfin. Ça se joue avant, dans l’attitude , le comportement, la façon dont l’athlète a traversé les semaines où personne ne le regardait : le travail de l’ombre. Recommencer avec un petit club, une sélection en moins, une place remise en question, ce n’est pas reculer : c’est souvent le passage obligé pour revenir plus solide qu’avant, avec une compréhension de soi que la réussite continue n’aurait jamais donnée.

Chez Au Mental, ce travail de reconstruction se travaille en profondeur. En tant que psychologues, nous accompagnons les athlètes pour mettre des mots sur ce qu’ils traversent, comprendre les étapes de leur carrière, reformuler ce qu’ils vivent et retrouver des repères solides pour avancer.

Si tu traverses une période de doute, de blessure, de perte de temps de jeu ou de changement de trajectoire, tu peux prendre rendez-vous avec nous pour en parler. Le premier rendez-vous est gratuit.

Et pour aller plus loin, découvre aussi notre épisode Inside avec Benjamin Mokulu, dans lequel il revient sur son parcours, ses ruptures et sa manière de se reconstruire. N’hésitez pas à lire aussi son livre « Mai arrendersi » (Ne jamais abandonner) pour comprendre ce qu’il a vécu dans sa carrière.


Bibliographie

  • Ulas, M., Adilogullari, İ., & Şenel, E. (2025). Qualitative analysis of elite football players’ causal attribution to not playing: A perspective of attribution theory. PLOS One, 20(6), e0325174.
  • Fletcher, D., & Sarkar, M. (2012). A grounded theory of psychological resilience in Olympic champions. Psychology of Sport and Exercise, 13(5), 669–678.
  • Weiner, B. (1985). An attributional theory of achievement motivation and emotion. Psychological Review, 92(4), 548–573.
  • Maier, S. F., & Seligman, M. E. (1976). Learned helplessness: theory and evidence. Journal of Experimental Psychology, 105(1), 3–46.
  • Podlog, L., et al. littérature sur la préparation psychologique au retour au jeu après blessure (I-PRRS, confiance et peur du mouvement).

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