Nous pensons toujours savoir ce que nous ressentons, pourtant un décalage existe souvent entre les signaux du corps et la manière dont nous les interprétons. Ce décalage explique pourquoi deux athlètes, dans une même situation, peuvent vivre des émotions totalement différentes. Leurs constructions émotionnelles ne reposent pas sur les mêmes apprentissages ni les mêmes filtres. Comprendre ce mécanisme permet à l’athlète de décoder ses sensations, de réorienter son état émotionnel et d’utiliser son activation physiologique comme véritable moteur de performance.
Le paradoxe des émotions: comprendre ce qu’on ressent.
Pour comprendre le paradoxe des émotions chez l’athlète, il est essentiel de distinguer trois termes: sensations corporelles, émotions et sentiments.
Les sensations sont les informations brutes provenant du corps, comme un cœur qui bat vite ou une tension dans le ventre. À partir de ces sensations, le corps génère des émotions, qui sont des réactions automatiques et rapides face à une situation, telles que la peur, la colère ou la joie. Ensuite, lorsque l’on prend conscience de ces émotions et qu’on les interprète dans la durée, elles deviennent des sentiments, comme se sentir anxieux, coupable ou confiant. Autrement dit, les sensations viennent du corps, les émotions sont la réaction, et les sentiments sont l’interprétation que l’on en fait.
Selon Lisa Feldman Barrett (2017), figure majeure des neurosciences, les émotions ne sont pas des paquets préfabriqués, mais des constructions basées sur :
- l’interoception: l’observation objective et consciente des ressentis corporels internes ex: le rythme cardiaque, la respiration ou la tension musculaire.
- La culture, l’éducation et l’histoire personnelle influencent nos émotions en façonnant la manière dont on les ressent, les interprète et les exprime.
- Le contexte social influence les émotions de l’athlète en lui dictant ce qui est attendu de lui, comment il doit se comporter et quelles émotions il peut montrer ou cacher.
Pourquoi les athlètes ont-ils souvent du mal à nommer leurs émotions ?
Beaucoup d’athlètes décrivent une difficulté à nommer ou comprendre leurs émotions. Ils disent souvent « Je ne sais pas ce que je ressens », « C’est confus ». Ce phénomène correspond à ce que Taylor (1997) appelle l’alexithymie fonctionnelle, c’est-à-dire un écart entre l’expérience interne et la capacité à la verbaliser. L’émotion est bien présente, mais les mots manquent. Chez les sportifs, cette difficulté n’est pas un hasard. Plusieurs facteurs jouent leur rôle.
1. La culture sportive valorise le contrôle
La culture sportive façonne la manière dont les athlètes construisent leurs émotions. Dès l’enfance, le sport transmet des messages implicites mais extrêmement puissants : « gère-toi », « ne montre rien », « un champion ne doute pas ». Ces injonctions sont intériorisées et deviennent des normes. Dans un environnement où la performance est centrale, montrer une émotion peut être perçu comme un signe de faiblesse, voire comme un risque pour sa place dans l’équipe. (cf article précédent “illusion du tout va bien”) Les émotions ne sont pas interdites, mais elles doivent être discrètes, maîtrisées, parfois même imperceptibles.
Sur le plan scientifique, la théorie des émotions construites (Barrett, 2017) explique que le cerveau utilise les concepts éducatifs appris et les règles culturelles pour interpréter les signaux corporels et leur donner un sens. La culture sportive fournit un cadre particulier: elle valorise le stoïcisme et la maîtrise, et dévalorise l’expression spontanée. Ainsi, les athlètes ressentent mais n’apprennent pas à traduire, car traduire signifierait reconnaître des états internes perçus comme non conformes à la culture sportive dominante.

2. Le contexte sociale crée des filtres émotionnels
Selon la théorie des émotions construites de Barrett (2017), le cerveau ne se contente pas de recevoir des infos sur les sensations corporelles; il prédit ce que ces sensations signifient en fonction du contexte social et des rôles que l’individu occupe. Autrement dit, l’environnement social dicte en partie la façon dont les émotions sont interprétées.
Dans le sport, ces contextes sont très codifiés et influencent directement l’étiquetage émotionnel. En match, le contexte exige force, combativité et contrôle: l’athlète doit paraître confiant et déterminé. Une activation corporelle sera interprétée comme excitation ou motivation plutôt que peur ou anxiété. Dans le contexte de la récupération, on valorise le calme et la détente: la même activation corporelle sera perçue différemment, par exemple comme tension résiduelle ou besoin de relâchement. En sélection ou face à un coach, le contexte demande maîtrise et stabilité émotionnelle: l’athlète filtrera ses sensations internes pour ne montrer que ce qui correspond au rôle attendu, par exemple masquer le stress ou la nervosité.
Le cerveau “filtre” donc les sensations pour qu’elles correspondent à ce que le contexte social exige ou autorise. Ce mécanisme explique pourquoi nous sommes programmés à interpréter un même signal physiologique différemment selon le moment, l’enjeu ou l’environnement social de l’athlète.
En résumé, le contexte social agit comme un prisme qui colore l’émotion, modulant la manière dont un athlète ressent et exprime ses états internes.
3. Le corps : l’introception, un sens qu’on oublie
Selon Craig (2002), l’interoception correspond à la capacité à percevoir les signaux internes du corps. Chez les athlètes, cette dimension est particulièrement développée, car leur organisme est soumis à des intensités physiologiques élevées: la fréquence cardiaque instable, les variations hormonales rapides, la récupération après blessure et fatigue. Chez certains athlètes, l’habituation à l’effort peut aussi atténuer la perception de certains signaux, alors que d’autres deviennent plus bruyants.
Ces signaux internes sont nombreux, forts et changeants. L’interoception devient donc plus riche, mais aussi plus complexe à interpréter. Barrett (2017) explique que les émotions naissent de la combinaison entre interoception et prédictions du cerveau. Plus l’interoception est bruyante, plus le cerveau doit fournir un effort pour interpréter les signaux. Cela peut mener à des erreurs d’étiquetage.

Comment utiliser ce paradoxe pour performer ?
La première étape pour exploiter le paradoxe des émotions est de distinguer sensation et émotion. Les sensations sont les signaux corporels bruts. Les émotions, en revanche, sont l’interprétation que le cerveau fait de ces sensations dans un contexte donné. Par exemple: ”Mon cœur bat vite” correspond à une sensation. “Je panique” correspond à une émotion, c’est-à-dire la signification attribuée à cette sensation.
Ensuite, il est important d’observer ses sensations internes sans se laisser emporter par les interprétations automatiques. L’observation permet de prendre du recul et de nommer ce qui se passe réellement dans le corps et d’en comprendre son message.
Une fois cette distinction intégrée, le travail peut passer à la maîtrise et la gestion des émotions. L’athlète n’a pas besoin de “contrôler” ses émotions, mais de comprendre comment elles se construisent et comment elles l’affectent. Lorsqu’il saisit la mécanique interne, il cesse de lutter contre lui-même. C’est ce moment précis qui ouvre la voie au vrai travail mental et à l’optimisation de la performance. L’athlète cesse de se battre contre ce qu’il ressent et commence à utiliser ses états internes comme des outils, plutôt que comme des obstacles.
Dans le suivi psychologique proposé chez Au Mental, on enseigne aux athlètes de tous âges, à distinguer, observer et maîtriser leurs émotions à leurs meilleurs profits dans leur vie de tous les jours et sur le terrain.
Conclusion: accepter le paradoxe pour atteindre son plein potentiel
Les émotions ne sont pas des vérités objectives, ce sont des constructions et des signaux informatifs. Elles racontent une histoire, mais pas toujours la bonne. Pour un athlète, apprendre à comprendre ce mécanisme permet de mieux décoder ses sensations, réorienter son état émotionnel, utiliser son activation physiologique comme carburant de performance et surtout… ne plus avoir peur de ce qu’il ressent. Au Mental offre un espace pour explorer ces paradoxes, apprendre à les apprivoiser, et transformer ce flou émotionnel en une force mentale stable, durable et performante.
Références bibliographiques
- Barrett, L. F. (2017). How Emotions are Made: The Secret Life of the Brain.
- Craig, A. D. (2002). “How do you feel? Interoception: the sense of the physiological condition of the body.”
- Jamieson, J. P. (2013). “Challenge and threat appraisals: The role of reappraisal in stress.”
- Schachter, S., & Singer, J. (1962). “Cognitive, social, and physiological determinants of emotional state.”
- Taylor, G. J. (1997). Disorders of Affect Regulation: Alexithymia in Medical and Psychiatric Illness.





