Brahim Diaz : La Psychologie d’un penalty manqué

Tout athlète de haut niveau souhaite représenter son drapeau lors de grandes compétitions sportives et réaliser le rêve de milliers de supporters en gagnant des trophées. Avec les grandes ambitions viennent de grandes responsabilités, et une carrière sportive est composée de moments de joie immense… ou de grandes déceptions. 

Le 18 Janvier 2026, Brahim Diaz a manqué un penalty historique. Pour l’attaquant, ce qui était perçu comme une occasion unique de faire briller tout un peuple et d’en devenir le héros, s’est transformé en un épisode traumatisant.

Décryptage de notre Préparateur mental Joël Odi. 

LE MOMENT OÙ TOUT BASCULE

Stade de Rabat, 18 Janvier 2026. Cinquante années d’attente se cristallisent dans les 11 mètres qui séparent Brahim Díaz du gardien adverse. La finale de la Coupe d’Afrique des Nations se joue peut-être sur ce penalty. Díaz inspire profondément, recule de quelques pas, s’élance et tente un geste d’une grande audace dans ce contexte… et envoie le ballon dans les bras du gardien.

En une fraction de seconde, l’extase anticipée se transforme en stupeur individuelle et collective. Le joueur est en état de sidération. Dans les tribunes, c’est la déception. Sur les réseaux sociaux, l’avalanche commence : commentaires virulents et insultes. Un homme qui, quelques secondes auparavant, incarnait l’espoir de tout un pays, devient instantanément le symbole d’un échec national.

Que s’est-il réellement passé dans le cerveau de Brahim Díaz pendant et après ce penalty ? Pourquoi ce geste et quelle trace mentale peut laisser un tel épisode ?

La réponse se trouve à la croisée des chemins entre neuropsychologie, psychologie du sport et psychologie sociale. Elle révèle une vérité inconfortable : les décisions que prend un athlète à un moment aussi crucial – voire historique – peuvent le faire entrer dans l’histoire ou l’envoyer aux oubliettes, avec l’impact psychologique qui en découle. 

PRESSIONS MULTIPLES 

Pour véritablement comprendre ce qui s’est joué sur cette pelouse, il faut d’abord saisir l’ampleur psychologique du contexte. Brahim Díaz ne tirait pas simplement un penalty. Il portait sur ses épaules le poids cumulé de plusieurs pressions :

La pression nationale : Représenter son pays en compétition internationale active ce que nous appelons l’identité sociale. Díaz n’était plus simplement un footballeur tirant un penalty ; il représentait des millions de Marocains. Son succès aurait été celui de toute une nation. Son échec aussi. 

La pression historique : Cinquante ans d’attente pour un titre continental. Cette dimension temporelle transforme un simple match de football en événement historique. Díaz avait l’opportunité de briser ce cycle. Cette conscience de l’histoire ajoute une pression supplémentaire de signification de cette phase arretée. 

La pression du lieu : Une étude de Baumeister et Steinhilber (1984) montre que, dans les moments décisifs, les équipes jouant à domicile sous-performent statistiquement par rapport à leur niveau habituel.

La pression du moment : Une finale, en penalty et un tir qui peut tout faire basculer. C’est ce que nous appelons un moment clutch, un instant où une seule action détermine le résultat de mois de préparation. Ces moments déclenchent dans le cerveau des réactions neurobiologiques que nous allons explorer.

Ces pressions multiples ont pu générer du stress, une hypervigilance et une attention interne particulièrement portée vers lui-même et sur le fait de réaliser un geste parfait, plutôt que portée vers le contexte, le gardien ou les intérêts collectifs (Robert Nideffer, 1976).

En plus de cela, l’arrêt prolongé du match (17 minutes) a certainement impacté le niveau de concentration et de lucidité du milieu offensif.

PANENKA : UN CHOIX INCOMPRÉHENSIBLE…VRAIMENT ?

L’impact psychologique d’un penalty aussi décisif sur le mental d’un sportif, même de haut niveau et qui a l’habitude d’en tirer, est largement sous-estimé. 

En effet, Brahim fait à ce moment-là face à un conflit interne : le cerveau produit du cortisol (hormone du stress, produit par la peur de rater le penalty) et de la dopamine (hormone de la récompense, produite par l’anticipation d’un pénalty marqué et une victoire historique). 

Il était donc simultanément submergé par la peur de l’échec et excité par la perspective du triomphe. Ce conflit peut paralyser la prise de décision ou pousser à prendre des décisions centrées sur la gloire personnelle d’avoir marqué avec la manière (panenka) plutôt que vers le désir de réaliser un exploit collectif et national. 

DE PÉNALTY MANQUÉ BLESSURE PSYCHOLOGIQUE

L’effondrement immédiat

Les images de Díaz en état de choc émotionnel et entouré de ses coéquipiers qui tentent de le réconforter, parlent d’elles-mêmes. Elles révèlent que son cerveau vient de subir ce que l’on appelle un événement traumatique.

Dans les minutes et heures suivant le penalty manqué, le cerveau de Díaz était probablement en mode de survie :

  • Dissociation : Un sentiment d’irréalité, comme si la scène ne s’était pas vraiment produite. 
  • Anesthésie émotionnelle temporaire : Un engourdissement protecteur, le cerveau coupant temporairement l’accès aux émotions trop intenses.
  • Hyperactivation puis effondrement : D’abord une montée d’adrénaline massive, puis un crash énergétique complet lorsque le système nerveux tente de compenser de façon excessive. 

La honte comme fardeau

L’émotion dominante dans ce type de situation n’est pas simplement la tristesse ou la déception. C’est la honte, peut-être l’émotion sociale la plus douloureuse que l’être humain puisse ressentir. Cette honte est amplifiée par le fait que des millions de personnes ont vu son échec. Il ne peut pas le cacher, le nier, le minimiser. 

C’est enregistré, diffusé, re-diffusé. Les réseaux sociaux et les “consultants sportifs” font déjà des commentaires cruels. Sa performance va être analysée, disséquée, jugée pendant des jours, des semaines, peut-être des années.

Le risque traumatique à long terme

Sans accompagnement psychologique approprié, un événement comme celui-ci peut se transformer en véritable syndrome de stress post-traumatique (SSPT) spécifique au sport. Cette possibilité est documentée. 

Les symptômes potentiels incluent : 

  • Des pensées intrusives : Díaz pourrait revivre le moment du penalty et avoir des flashbacks, dans la vie quotidienne mais aussi dans des situations similaires comme des penalties ou des compétitions à haute pression.
  • Un mécanisme d’évitement : Cela pourrait se manifester par un refus de regarder les images du match, d’en parler, ou même de tirer des penalties à l’entraînement.
  • Hyperactivation : Un état de vigilance permanent. Avant chaque match important, son système nerveux pourrait se mettre en mode alerte rouge, anticipant un nouvel échec humiliant.
  • Altérations cognitives et émotionnelles : Pensées négatives persistantes sur lui-même (« Je ne suis pas assez bon »), incapacité à ressentir des émotions positives (anhédonie), détachement.

L’Impact sur l’Identité

Un penalty manqué peut affecter fortement la croyance en notre capacité à réussir à nouveau cette tâche. Plus profondément, pour un footballeur professionnel, son identité est intimement liée à sa capacité à performer dans les moments cruciaux. Manquer ce penalty peut déclencher une crise identitaire : « Si je ne peux pas réussir dans ces moments-là, qui suis-je vraiment? Qu’est-ce que je vaux? »

LA VOIE DE LA GUÉRISON : 5 CLÉS POUR ACCOMPAGNER UN ATHLÈTE APRÈS UN TRAUMA

  1. Intervention Immédiate

Tout d’abord, même s’il est courant de dire qu’un joueur offensif doit avoir la mémoire courte, nous pouvons voir un Brahim en état de sidération les minutes qui suivent son penalty. Et c’est une réaction normale. 

L’idéal est la présence physique d’un psychologue du sport dans le vestiaire immédiatement après le match pour contenir l’émotion débordante et indiquer au joueur : “tu n’es pas seul”. 

Real Madrid, le club dans lequel évolue Brahim, a directement mis en place un suivi psychologique. Un geste à saluer, car le protocole psychologique dans les heures suivant un événement traumatique peut déterminer si l’athlète développera un stress post-traumatique ou s’il commencera un processus de guérison.

  1. Présence et soutien social

La recherche sur le soutien social montre qu’il est l’un des plus puissants facteurs protecteurs contre le trauma. 

D’autres joueurs peuvent partager leurs propres moments difficiles avec le joueur traumatisé. Cela permet également à ce dernier d’exprimer ce qu’il a sur le cœur et de se sentir écouté, considéré comme un humain à part entière. 

Le soutien des coéquipiers et du staff jouent aussi un rôle important. 

La famille et les proches constituent également un noyau protecteur pour l’athlète affecté. Il est essentiel de se montrer à l’écoute sans juger ou conseiller le joueur. 

  1. Protection de l’environnement

L’entraîneur et le staff doivent créer une bulle protectrice : aucune interview, limitation voire interdiction des réseaux sociaux, contrôle de l’accès aux médias et communication publique uniquement via un intermédiaire officiel. 

  1. Validation sans jugement

Le rôle du psychologue et de l’entourage est de valider le ressenti de l’athlète traumatisé sans porter de jugement et sans invalider ses émotions. Le rôle du psychologue sera ensuite de commencer un travail thérapeutique pour aider l’athlète à réaliser qu’il a les ressources pour gérer cette étape de sa vie. 

  1. Auto-bienveillance (vs. auto-jugement)

La Thérapie Cognitivo-Comportementale (TTC), approche validée scientifiquement pour le trauma, se concentre sur la restructuration des pensées automatiques négatives. 

Dans le cas de Díaz, ces pensées pourraient être « je suis un raté » (personnalisation excessive), « ma carrière est finie » (catastrophisation), “je rate toujours sous la pression (surgénéralisation) ou “tout le Maroc me déteste” (lecture négative). 

Le travail thérapeutique consiste à challenger méthodiquement ces croyances :

  • « Je suis un raté » → Reformulation en « J’ai raté UN penalty dans des circonstances extraordinaires. Ma valeur comme personne et comme footballeur ne se résume pas à UN seul moment de ma carrière. »
  • « Ma carrière est terminée » → Recherche d’exemples de joueurs (ex : Roberto Baggio, John Terry) qui se sont relevés d’épisodes similaires pour poursuivre une carrière exceptionnelle.
  • « Je rate toujours sous pression » → Examination des preuves objectives du nombre de fois où le joueur a réussi sous pression et du nombre de fois où il a sous-performé. 

Cette restructuration n’est pas de la pensée positive naïve. C’est un réalignement avec la réalité objective plutôt qu’avec la réalité déformée par le trauma. Ce réalignement permet de sortir transformé et plus fort psychologiquement. C’est ce que l’on appelle la croissance post-traumatique

BRAHIM DIAZ : UNE LEÇON POUR TOUS 

Pour les Athlètes

  1. La vulnérabilité n’est pas une faiblesse

Dans le monde du sport de haut niveau, la culture dominante valorise la force, la virilité et le mental d’acier de façade. Montrer ses émotions est souvent perçu comme une faiblesse. Cette culture est toxique et scientifiquement contre-productive. 

La recherche en psychologie montre que la suppression émotionnelle aggrave la détresse et retarde la guérison.

Pleurer après un échec n’est pas une faiblesse. C’est une réponse humaine saine et fonctionnelle. Demander de l’aide psychologique n’est pas une honte. C’est un acte de courage et d’intelligence.

  1. Votre identité ne résume pas aux performances sportives

Quand 100% de votre identité repose sur votre statut d’athlète, un échec sportif devient une crise existentielle totale. Chez AU MENTAL, nous encourageons les athlètes à cultiver une identité nourrie par plusieurs dimensions de leur vie : les amis, la famille, les hobbies, l’école, etc. 

Cette diversité identitaire crée une résilience structurelle : si une dimension est bousculée, les autres restent intactes. 

  1. Adopter une approche préventive du soutien psychologique

Il ne faut pas attendre d’avoir commis un accident pour souscrire à une assurance ou passer le contrôle technique. 

Il est important de commencer un accompagnement avec un psychologue du sport avant toute période de crise. C’est quand l’on se sent au meilleur de sa forme mentale que l’on intègre pleinement les outils permettant par la suite de faire face à toute situation traumatisante. 

Pour les entraîneurs et staffs

  1. Normaliser le soutien psychologique

La préparation mentale et le suivi psychologique devraient être traités avec la même rigueur professionnelle que la préparation physique ou tactique. Cela inclut l’intégration d’un psychologue du sport dans le staff permanent, des séances régulières de groupe sur la santé mentale et des formations de premiers secours psychologiques pour le staff. 

  1. Favoriser un leadership empathique et bienveillant 

Les mots et actions de l’entraîneur dans les moments qui suivent un échec majeur ont un impact disproportionné. Les phrases comme “tu es faible mentalement” (cas réel d’un athlète que nous accompagnons) doivent être remplacées par “nous sommes une famille, nous traverserons ça ensemble”. 

Pour les médias et le public

  1. L’Impact des mots

Derrière chaque message cruel, chaque commentaire haineux, il y a un être humain réel qui souffre. L’anonymat numérique nous fait oublier cette réalité. La recherche sur le cyberharcèlement montre des impacts psychologiques profonds : augmentation du risque dépressif, anxiété sociale, pensées suicidaires dans les cas extrêmes. 

  1. La responsabilité des plateformes

Les réseaux sociaux et médias ont une responsabilité dans la protection renforcée des personnalités publiques en situation de vulnérabilité, l’amplification des messages de soutien et d’empathie,  et la modération des contenus haineux. 

Pour la Société en Général

Le cas de Brahim Díaz n’est que l’exemple d’une vérité universelle : nous vivons tous des échecs, des moments de honte, des situations où nous décevons nos propres attentes et celles des autres. 

La différence est que la plupart d’entre nous ne le vivons pas devant le monde entier. Aurions-nous le courage de prendre autant de risques devant le monde entier ? Tout donner dans une carrière sans avoir l’assurance de pouvoir en vivre ?

Le football reste un sport qui déchaîne les passions, et les réactions sont souvent émotionnelles ou sensationnelles. Mais l’empathie que nous montrons envers un athlète en détresse reflète l’empathie que nous sommes capables de nous accorder à nous-mêmes et aux autres dans nos propres moments de vulnérabilité.

Cultiver une culture collective de compassion plutôt que de jugement face à l’échec ne profite pas seulement aux athlètes. Elle profite à toute la société. 

Elle l’éduque et envoie le message suivant : Le vrai échec, c’est de ne pas essayer ou d’abandonner. 


AU MENTAL ACADEMY

Le cas de Brahim Diaz nous conforte dans l’idée que l’accompagnement psychologique des joueurs se doit préventif et pas en réaction à un épisode traumatisant. Aucune structure sportive ne propose actuellement cette approche. 

De nombreux sportifs et parents d’athlètes manquent d’outils et ne sont pas assez équipés pour une bonne gestion de carrière sur et en dehors du terrain. 

C’est la raison pour laquelle nous allons lançons prochainement la AU MENTAL Academy : une formation de plusieurs modules à destinations des parents et athlètes afin de leur partager notre boîte à outils du parfait champion

Les listes de pré-inscriptions sont déjà ouvertes via le bouton ci-dessous. Plus d’informations à suivre. 


  1. Bandura, A. (1977). Self-efficacy: Toward a unifying theory of behavioral change. Psychological Review, 84(2), 191-215.
  2. Baumeister, R. F. (1984). Choking under pressure: Self-consciousness and paradoxical effects of incentives on skillful performance. Journal of Personality and Social Psychology, 46(3), 610-620.
  3. Baumeister, R. F., & Steinhilber, A. (1984). Paradoxical effects of supportive audiences on performance under pressure: The home field disadvantage in sports championships. Journal of Personality and Social Psychology, 47(1), 85-93.
  4. Lazarus, R. S., & Folkman, S. (1984). Stress, Appraisal, and Coping. New York: Springer Publishing Company.
  5. LeDoux, J. (1996). The Emotional Brain: The Mysterious Underpinnings of Emotional Life. New York: Simon & Schuster.
  6. Martens, R., Vealey, R. S., & Burton, D. (1990). Competitive Anxiety in Sport. Champaign, IL: Human Kinetics.
  7. Masters, R. S. W. (1992). Knowledge, knerves and know-how: The role of explicit versus implicit knowledge in the breakdown of a complex motor skill under pressure. British Journal of Psychology, 83(3), 343-358.
  8. Mobbs, D., et al. (2009). When fear is near: Threat imminence elicits prefrontal-periaqueductal gray shifts in humans. Science, 317(5841), 1079-1083.
  9. Nideffer, R. M. (1976). Test of attentional and interpersonal style. Journal of Personality and Social Psychology, 34(3), 394-404.
  10. Sapolsky, R. M. (2004). Why Zebras Don’t Get Ulcers: The Acclaimed Guide to Stress, Stress-Related Diseases, and Coping (3rd edition). New York: Henry Holt and Company.
  11. Tajfel, H., & Turner, J. C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. In W. G. Austin & S. Worchel (Eds.), The Social Psychology of Intergroup Relations (pp. 33-47). Monterey, CA: Brooks/Cole.
  12. Tedeschi, R. G., & Calhoun, L. G. (2004). Posttraumatic growth: Conceptual foundations and empirical evidence. Psychological Inquiry, 15(1), 1-18.

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